LE DOSSIER

Fin du bras de fer entre l’État du Mali et Barrick Gold : retour sur l’affaire qui a marqué le secteur minier africain.

C’est un feuilleton qui aura tenu en haleine, pendant un peu plus de quarante mois, la communauté minière malienne et internationale. Un conflit ouvert a opposé Barrick Gold à l’État du Mali, déterminé à corriger des manquements présumés dans la gouvernance du secteur à la suite de l’audit conduit par le cabinet Mazars. Le 24 novembre 2025, les deux parties ont finalement trouvé un accord. POINT FOCUS retrace pour vous le déroulé de cette saga riche en rebondissements.

Des Assises Nationales à l’audit du secteur minier

À l’origine, il y a un dialogue politique national au cours duquel émerge une recommandation forte : “Auditer tous les permis miniers, notamment ceux dont les bénéficiaires ne respectent pas les textes sur la protection de l’environnement.”

Les Assises Nationales de la Refondation offrent ainsi aux autorités de la Transition l’occasion de mettre un coup de pied dans la fourmilière et de disséquer un secteur qui, disait-on, ne faisait pas encore vraiment briller l’or du Mali pour tous les Maliens, selon l’expression consacrée.

À la suite de cette recommandation, un audit du secteur est lancé. Le cabinet Mazars Sénégal, qui revendique “plus de 120 collaborateurs constitués d’experts-comptables, d’auditeurs financiers, de juristes et d’experts fiscaux”, associé au cabinet malien Iventus Mining, met en place une équipe pluridisciplinaire et un programme de travail étalé sur plusieurs mois.

Le 23 mars 2023, un rapport est remis au Chef de l’État du Mali. Ce jour-là, Mamou Touré, présenté par les communicants de la Présidence comme le coordinateur des cabinets Iventus-Mazars, souligne “l’existence d’énormes problèmes, voire d’irrégularités, dans le secteur minier malien” et recommande “des améliorations, surtout en ce qui concerne les méthodes utilisées dans l’exploitation minière. Pour faire de cette activité un véritable tremplin économique pour le Mali, des réformes institutionnelles sont indispensables”.

Ce rapport connaît immédiatement ses premières contestations. La méthodologie utilisée par Mazars et Iventus est critiquée, et certains experts sont pointés du doigt pour avoir été d’anciens collaborateurs de sociétés minières auditées. Ces supposées insuffisances n’empêchent pourtant pas l’État du Mali d’engager avec les firmes mises en cause des négociations âpres et longues, visant à la fois à corriger les torts relevés par l’audit et à revoir les termes des contrats qui les lient à l’État malien.

Un nouveau Code minier ayant vu le jour entre-temps, en août 2023, l’enjeu devient alors d’obtenir un accord permettant la migration des conventions existantes vers ce nouveau code dit de développement.

Judiciarisation, arrestation des cadres et arbitrage

En octobre 2024, la situation connaît une nouvelle escalade avec un communiqué du gouvernement accusant le groupe canadien de manquements à ses engagements. La justice est saisie du dossier et un mandat d’arrêt est émis à l’encontre du CEO du groupe, Mark Bristow, avant l’arrestation, le 24 novembre de la même année, de quatre cadres de haut niveau du complexe minier de Loulo-Gounkoto. L’année 2025 s’ouvre sur une décision forte de l’administration malienne : la saisie de un peu plus de trois tonnes d’or issues du complexe.

En réponse, Barrick décide de suspendre ses activités au Mali trois mois plus tard. La justice malienne s’active en reprochant au géant minier des infractions à la responsabilité sociétale et environnementale, ainsi qu’à la réglementation des changes. En d’autres termes, Barrick Gold ne se serait pas conformée aux dispositions des textes l’obligeant à rapatrier la quasi-totalité des sommes issues de la vente de l’or à l’international. À ces griefs s’ajoutent des impôts et redevances supposés non payés durant les trois décennies de présence du groupe au Mali. Les sociétés minières font valoir que le principe des comptes offshore était prévu, pour certaines d’entre elles, dans leurs conventions, et que ces comptes servaient notamment à régler les factures des fournisseurs et partenaires internationaux.

Selon des informations relayées par l’agence Reuters, le gouvernement malien réclame alors le paiement d’au moins 300 milliards de F CFA en réparation des manquements, incluant des impôts non payés en 2020, 2021 et 2022, ainsi que des dividendes impayés.

Le 18 décembre 2024, la situation prend une nouvelle tournure lorsque Barrick Gold soumet une demande d’arbitrage au Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI), conformément, d’après la société, aux stipulations de ses conventions d’établissement avec l’État du Mali, pour traiter les désaccords concernant le complexe Loulo-Gounkoto. Dans un communiqué, l’entreprise présente l’arbitrage comme “un mécanisme qui s’est avéré dans le passé être un outil efficace pour renforcer les partenariats et trouver des solutions mutuellement acceptables grâce à une autorité indépendante et compétente”.

La séquence franchit un nouveau seuil en juin 2025, lorsque le Tribunal de commerce de Bamako décide de placer les mines de Loulo et de Gounkoto sous administration provisoire. Selon des acteurs proches du dossier, l’Administrateur provisoire a entrepris des démarches pour la restitution des trois tonnes d’or saisies par les autorités maliennes. C’est cette restitution qui aurait d’ailleurs permis de financer les activités de redémarrage de la mine durant la période sous administration provisoire.

Et vint enfin le dénouement…

Le CIRDI n’aura finalement pas eu le temps de mener son arbitrage à terme. Avant que la procédure ne s’installe dans la durée, les deux protagonistes se retrouvent pour de nouveaux rounds de négociation. C’est un ministre des Finances tout sourire qui annonce, le 24 novembre 2025, la conclusion d’un accord avec Barrick mettant fin à l’ensemble des différends et des procédures en cours. L’annonce est accueillie avec soulagement par les acteurs du secteur, qui y voient la sortie d’une crise dont les effets commençaient à se faire sentir bien au-delà du seul complexe de Loulo-Gounkoto.

Dans son communiqué, la firme canadienne précise que “toutes les accusations portées contre Barrick, ses filiales et ses employés seront abandonnées” et que les démarches juridiques nécessaires à la libération des quatre cadres détenus seront engagées. L’administration provisoire du complexe de Loulo-Gounkoto doit être levée et Barrick retrouver le contrôle opérationnel du site. En contrepartie, la société retire sa demande d’arbitrage devant le CIRDI. Le 29 novembre, la justice malienne ordonne la libération des cadres déférés.

Pour sa part, le gouvernement malien se félicite d’avoir obtenu la migration de Barrick vers le Code minier de 2023, au prix de l’abandon d’un certain nombre d’avantages consacrés par les codes antérieurs. Le Ministre des Finances s’est félicité du paiement par Barrick Gold de près de 430 millions de dollars US, soit 244 milliards de francs CFA, au profit du Trésor public.

En toile de fond, 2025 aura aussi été marquée par un changement de gouvernance à la tête du groupe, avec le départ de Mark Bristow de la direction générale à l’automne et la nomination d’un CEO par intérim chargé de piloter une phase de revue stratégique. Officiellement, Barrick inscrit ce tournant dans une réflexion d’ensemble sur son portefeuille d’actifs. Pour de nombreux observateurs, il est difficile toutefois de ne pas relier ce changement de cap à la séquence malienne, qui restera comme l’un des épisodes les plus tendus de la présence du groupe en Afrique.

Malgré ce dénouement, plusieurs questions restent en suspens. Les syndicats de travailleurs rappellent que des milliers d’emplois ont été menacés par la suspension des travaux et la mise sous administration provisoire, et que la manière dont ce type de crise est gérée pèsera durablement sur la confiance entre l’État, les investisseurs et les communautés locales.

Dans une note interne, parvenue à notre rédaction le 17 décembre 2025, Sebastiaan Bock, Directeur des opérations Afrique et Moyen-orient de Barrick Mining Corporation, annonçait aux travailleurs de la mine la rétrocession à compter du 16 décembre 2025, par une décision du Tribunal du commerce, du contrôle opérationnel aux organes de direction de Loulo-Gounkoto. Cette décision marquant la fin de la parenthèse de l’administrateur provisoire est qualifiée d’étape “importante et positive” par Barrick.

Ainsi pris donc fin ce qu’il était convenu de nommer l’affaire Barrick contre l’État du Mali.

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