
Secteur de l’énergie en Afrique en 2025 : transitions sous contraintes.
Entre explosion annoncée des renouvelables, pari sur le gaz, réseaux sous tension et symbolique hydroélectrique du barrage de la Renaissance, l’année 2025 dessine un paysage énergétique africain en mouvement. Derrière les grands projets, la question centrale reste celle de la sécurité et du partage de l’énergie.
Si l’on passe en revue les dynamiques énergétiques de 2025, une série de tendances structurantes se détache nettement. L’année révèle quelques lignes de force majeures : accélération des renouvelables, retour en grâce du gaz comme énergie de transition, tensions persistantes sur les infrastructures et affirmation d’une hydroélectricité chargée d’enjeux géopolitiques. À travers ces dossiers, c’est la même interrogation qui revient, du Mali à la Corne de l’Afrique : comment sécuriser l’accès à l’énergie tout en préparant la transition de demain.
Énergies renouvelables : un basculement mondial, un rattrapage africain encore inégal
En 2025, la transition énergétique mondiale a pris un tour très concret : l’essentiel des nouvelles capacités électriques mises en service dans le monde est désormais renouvelable, et le solaire est devenu la technologie dominante dans les plans d’investissement. L’Afrique n’échappe pas à ce mouvement, même si le rythme y reste contrasté. Sur la dernière décennie, la capacité renouvelable installée sur le continent a quasiment doublé, sans que cela suffise encore à combler le retard accumulé en matière d’accès à l’électricité.
En Afrique subsaharienne, les scénarios à horizon 2030 convergent vers une dynamique de rattrapage : la région pourrait ajouter plusieurs dizaines de gigawatts d’énergies renouvelables supplémentaires, en grande partie portés par le solaire photovoltaïque. La baisse continue des coûts, la multiplication des appels d’offres et l’arrivée de nouveaux partenaires financiers spécialisés créent un environnement plus favorable qu’il y a dix ans, même si les projets se heurtent encore à des contraintes de réseau, de financement et de gouvernance.
Au Mali, l’objectif est d’accélérer l’auto-équipement des ménages et des petites entreprises. Le coût initial du solaire autonome – porté surtout par les batteries – reste élevé pour une partie des populations, créant l’impression d’un kWh plus onéreux que le tarif officiel des centrales thermiques urbaines. Mais lorsque l’on intègre la durée de vie des équipements, l’absence de dépenses récurrentes en carburant et la fiabilité d’un service non soumis aux coupures, la comparaison se renverse. Sur le long terme, l’énergie solaire s’avère plus prévisible pour le pouvoir d’achat et moins vulnérable aux aléas logistiques. C’est cette équation économique, plus que les arguments strictement environnementaux, qui explique l’essor progressif de l’auto-production dans un contexte de crise énergétique prolongée.
Pour autant, le développement des renouvelables ne se résume pas à une addition de projets. Il pose aussi la question de leur intégration dans des systèmes électriques fragiles, marqués par des réseaux vieillissants, des pertes techniques importantes et, dans certains pays, une dépendance persistante au fioul et au diesel. C’est à l’intersection de ces contraintes que se joue la capacité de l’Afrique à transformer son potentiel solaire, éolien et hydraulique en véritable levier de sécurité et de stabilité énergétique.
Gaz : carburant de transition ou pari risqué ?
En 2025, le gaz naturel s’impose plus que jamais comme énergie de transition dans les discours officiels africains. Pour de nombreux gouvernements, il représente à la fois une source d’électricité plus compétitive que le fioul et le diesel, un levier de recettes d’exportation et une manière de sécuriser l’approvisionnement en carburants dans un contexte de forte volatilité des marchés internationaux. Mais ce positionnement intervient alors même que la plupart des grandes économies annoncent leur sortie progressive des énergies fossiles, ce qui pose la question de la fenêtre temporelle réelle dont dispose le continent pour monétiser ses ressources.
Sur le plan des infrastructures régionales, le projet de gazoduc Nigeria-Maroc reste le symbole le plus spectaculaire de cette stratégie. Pensé pour relier le delta du Niger aux côtes atlantiques du Nord-Ouest africain puis, au-delà, à l’Europe, il concentre autant d’espoirs que d’interrogations sur son financement, son calendrier et la réalité de la demande future. À une autre échelle, des projets plus avancés, comme le développement du gaz de Tendrara au Maroc ou la mise en service progressive de la centrale gazière de Temane au Mozambique, illustrent une approche plus pragmatique : utiliser le gaz pour consolider des systèmes électriques nationaux fragiles, avec des gains de capacité immédiats.
La montée en puissance de la raffinerie géante de Dangote au Nigeria ajoute une autre dimension à ce paysage. En augmentant fortement l’offre de carburants raffinés pour le marché nigérian et, potentiellement, pour une partie de la sous-région, ce complexe industriel ambitionne de réduire la dépendance historique aux importations de produits pétroliers. Pour les pays voisins, souvent confrontés à des crises de pénurie dès que la logistique internationale se grippe, cette évolution pourrait à terme modifier les flux d’approvisionnement, sans toutefois effacer les questions de prix, de contrats de long terme et de concentration des capacités chez un nombre limité d’acteurs.
Au total, le gaz apparaît moins comme une solution évidente que comme un pari calculé : il peut contribuer à stabiliser les réseaux électriques et à soutenir la croissance à court et moyen terme, mais il oblige les États à arbitrer finement entre investissements lourds, incertitudes sur la demande future et impératif de ne pas compromettre la trajectoire de décarbonisation.
Infrastructures et sécurité d’approvisionnement : produire ne suffit pas
Si 2025 confirme la montée en puissance des renouvelables et du gaz, elle rappelle aussi une réalité plus prosaïque : produire de l’énergie ne suffit pas, encore faut-il être capable de la transporter, de la distribuer et de sécuriser les flux qui alimentent les systèmes existants. Dans plusieurs pays africains, les réseaux de transport et de distribution constituent toujours le maillon faible, avec des lignes saturées, des pertes techniques élevées et des entreprises publiques sous forte pression financière.
La crise du carburant qui touche le Mali en cette fin d’année en est une illustration brutale. Quelques semaines de perturbation sur les axes d’acheminement des hydrocarbures ont suffi à provoquer des pénuries visibles dans les stations-service, des files d’attente interminables et la fermeture provisoire d’écoles et d’universités. Au-delà du contexte sécuritaire propre au pays, l’épisode met en lumière la fragilité d’un modèle où une partie essentielle de la production électrique repose encore sur des centrales thermiques dépendantes du diesel et du fioul lourd importés.
Dans ce contexte, le cas de la centrale d’Albatros à Kayes résume bien les dilemmes de la gouvernance énergétique. Après une phase de tension contractuelle et l’annonce d’une résiliation, l’État malien est finalement revenu sur sa décision afin de remettre sur le réseau une capacité jugée indispensable. Le message envoyé est double : d’une part, la nécessité immédiate de sécuriser chaque mégawatt disponible dans un système en déficit structurel ; d’autre part, la prise de conscience que la crédibilité du cadre contractuel reste un facteur clé pour mobiliser des investissements privés dans les infrastructures électriques.
Hydroélectricité et géopolitique : le signal venu du Nil bleu
Parmi les événements marquants de 2025 dans le paysage énergétique africain, l’inauguration officielle du Grand barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD) occupe une place à part. Avec une capacité installée de plus de 5 000 MW, ce barrage sur le Nil bleu est appelé à devenir le pilier du système électrique éthiopien et un levier majeur d’exportation d’électricité vers les pays voisins. Il concentre à lui seul les promesses et les tensions que charrie désormais l’hydroélectricité sur le continent : outil de souveraineté et de développement pour certains, source d’inquiétude existentielle pour d’autres.
Pour Addis-Abeba, le GERD incarne l’ambition de sortir durablement des coupures récurrentes, de soutenir l’industrialisation et de monétiser un potentiel hydroélectrique longtemps considéré comme sous-exploité. L’Éthiopie y voit aussi un marqueur politique fort : la capacité d’un pays africain à financer et à piloter un projet d’infrastructure de cette ampleur sans se laisser dicter toutes ses conditions de l’extérieur. Du point de vue éthiopien, l’enjeu est autant symbolique qu’énergétique.
En aval, le regard est bien différent. L’Égypte, dont l’agriculture et l’approvisionnement en eau dépendent largement du Nil, continue de voir dans le GERD un risque stratégique. Les négociations sur les modalités de remplissage et d’exploitation du barrage ont permis d’éviter le pire, mais n’ont pas complètement dissipé les craintes d’un impact sur les débits disponibles en période de sécheresse. Le Soudan, pris entre des besoins électriques importants et des préoccupations propres de sécurité hydrique, illustre quant à lui la position délicate des pays intermédiaires dans ce type de configuration. À l’image des tensions régionales observées autour des barrages turcs sur l’Euphrate et le Tigre, le GERD rappelle que l’hydroélectricité peut être un instrument de souveraineté autant qu’un facteur de friction entre États riverains.
Au-delà du seul cas éthiopien, le GERD envoie un signal plus large : à l’heure où le solaire et l’éolien gagnent du terrain, l’hydroélectricité reste un instrument central de la politique énergétique africaine, avec une dimension géopolitique rarement neutre lorsque les bassins versants sont partagés. La manière dont ce projet sera géré dans la durée – en termes de coopération, de transparence et de partage des bénéfices – sera observée de près par d’autres pays engagés dans des programmes hydroélectriques d’envergure. Elle contribuera, pour partie, à définir les contours d’une diplomatie de l’énergie à l’africaine, faite à la fois de besoins urgents, de souveraineté affirmée et de dépendances hydrologiques difficiles à contourner.
Entre promesses de transition et réalités de terrain, 2025 ne ferme aucune porte mais oblige à clarifier les choix. La manière dont les États géreront ces arbitrages dira si cette énergie en mouvement devient un levier durable ou un risque de plus !



