
Énergie solaire : effet de mode ou véritable révolution des habitudes de consommation ?
En mars 2025, dans une interview avec nos confrères d’APnews, Brice Bado, responsable marketing de WeLight au Mali, opérateur spécialisé dans l’électrification rurale par mini-réseaux solaires annonçait avec fierté : “Nous avons commencé progressivement avec 40 clients en 2021 et nous en avons aujourd’hui plus de 200.” Cette déclaration donne la mesure du nouveau marché de l’électricité qui prend forme. Il n’est pas rare de constater, sur les toits des petits commerces dans les grandes villes maliennes, des panneaux photovoltaïques qui illustrent la manière dont le solaire brouille progressivement les frontières entre producteur, fournisseur et consommateur. Un nouveau modèle de consommation de l’énergie s’installe progressivement dans les usages, dans un Mali confronté à une crise énergétique sans précédent, poussant les analystes à se demander si le solaire peut transformer l’économie de l’électricité au Mali.
Araouna Traoré, couturier à Yirimadio, résume d’une phrase son désespoir et son incompréhension face à l’absence un peu trop régulière et prolongée de l’électricité : “Et pourtant, nous avons le soleil.” Pour pallier cette difficulté, il s’est fait installer un dispositif solaire d’une marque turque afin de continuer d’exercer son métier et d’honorer ses engagements et ses délais. Cette installation de “batterie gel 200”, comme il l’appelle, s’est révélée être un investissement particulièrement heureux qui lui permet de profiter du potentiel de l’énergie solaire. Son cas est cependant symptomatique d’un changement des modes de consommation et donc, implicitement, des modes de production de l’électricité au Mali. Les petits commerces environnants, à qui mieux mieux, s’équipent de panneaux solaires et de dispositifs associant panneaux et batteries, adaptés à leurs besoins immédiats. D’autres font le choix d’équipements – ampoules, ventilateurs ou autres – qui se rechargent directement par le photovoltaïque. Des panneaux sur le toit des particuliers et des petits commerces aux grandes centrales photovoltaïques annoncées par les autorités nationales, le Mali est en train de changer de modèle énergétique. Son mix énergétique, qui intègre depuis mai 2024 une projection de 350 MW d’énergie solaire, avec les mégaprojets de Sanankoroba (200 MW), Tiakadougou (50 MW) et Fana (100 MW), porte ainsi une promesse de souveraineté énergétique avec un peu plus de 15 % de la production totale qui basculerait sur le photovoltaïque. Ces choix stratégiques favorisent cependant la création d’un nouvel écosystème avec de nouveaux acteurs qui entendent tirer profit de ce nouveau mode de consommation, favorisé à la fois par l’abondance de la ressource solaire et par les difficultés de la société nationale Énergie du Mali (EDM-SA) à assurer une fourniture continue d’électricité sur l’ensemble du territoire. Entre le financement, les techniques et technologies de stockage, les emplois et les importations, une véritable nouvelle “économie du solaire” s’installe et prend forme.
Solaire : valeur refuge ou valeur sûre ?
Les 398,7 GW de potentiel photovoltaïque techniquement exploitable sur le territoire, identifiés par l’Agence Internationale de l’Énergie Renouvelable (IRENA), prouvent que le solaire a les moyens de s’imposer comme une valeur refuge durant cette crise de la fourniture de l’électricité. Il s’est imposé comme une alternative aux délestages et au coût d’exploitation des groupes électrogènes, notamment en période de pénurie de carburant. À la fois abordable pour de petites installations domestiques et coûteux dès que le dimensionnement demande une grande capacité de stockage, le solaire tend à devenir plutôt une valeur sûre. Une valeur sûre, autant pour les consommateurs que pour l’économie qui se crée autour. Il a été donné de constater que, sur ces dernières années, le Mali a accueilli une multitude de sociétés proposant des services d’ingénierie du solaire, de l’étude technique à l’installation, en passant par la maintenance et la réparation. Ces sociétés, nationales et étrangères confondues, ont flairé la niche économique qui se créait autour du solaire. En l’espace de moins de trois ans, la solution d’appoint est devenue une option incontournable. Là où les groupes électrogènes sont restés une solution essentiellement temporaire, le photovoltaïque est devenu l’alternative sérieuse aux aléas de la distribution de l’énergie par l’État. L’entrepreneur malien Samba Bathily avait vite compris le potentiel du solaire pour nos pays, lui qui, en 2014 déjà, créait Solektra International, une entreprise spécialisée dans la fourniture d’énergie solaire et de technologies de l’eau pour le développement des infrastructures en Afrique. Avec la figure emblématique de la musique américaine Akon, Solektra International a lancé plusieurs projets avant-gardistes au Mali. D’abord, une Académie du Solaire (Solektra Solar Academy), créée en 2016 avec pour objectif, selon son fondateur dans les colonnes d’Afrikmap, “d’endiguer la crise énergétique que traverse l’Afrique depuis plusieurs années maintenant”. Il y a eu ensuite, en 2017, l’inauguration d’une ligne d’assemblage d’une capacité de production de 30 000 lampadaires solaires à Bamako par l’artiste Akon, partenaire de Samba Bathily.
Des mini-réseaux à la nouvelle économie.
L’exemple de Samba Bathily s’est multiplié sur le territoire malien. Des entreprises comme Afrilight, Neutron, Green Energy ou encore Suncom ont vu le jour avec pour ambition de réduire le fossé de l’accès à l’électricité en premier lieu et à l’énergie dans un contexte plus global. Présenter ce marché comme entièrement nouveau ne rendrait toutefois pas justice aux efforts engagés par l’État du Mali depuis deux décennies pour miser sur les ressources du solaire afin d’approvisionner les régions éloignées et les zones rurales. Les mini-réseaux solaires sont donc l’amorce de ce marché qui se consolide aujourd’hui. Le principe était alors simple : produire l’électricité au plus près de ceux qui la consomment, plutôt que de dépendre systématiquement d’une longue chaîne de production, de transport et de distribution. Dans les zones rurales et les localités éloignées du réseau interconnecté, le mini-réseau solaire apparaît ainsi comme une réponse à l’urgence d’assurer une meilleure couverture territoriale de l’accès à l’électricité. Le Mali dispose déjà d’une expérience importante dans ce domaine. Les opérateurs de l’électrification rurale ont, depuis plusieurs années, développé des réseaux isolés, notamment sous la supervision de l’AMADER. Mais l’arrivée du photovoltaïque et des batteries change progressivement la nature de ces installations. Le groupe électrogène, longtemps au cœur des mini-réseaux ruraux, peut désormais être remplacé ou complété par le soleil et le stockage. Des expériences comme celles de Yeelen Kura montrent que le modèle peut fournir de l’électricité à des ménages, mais aussi à des entreprises et à des activités économiques locales. Dans une étude réalisée par cette entreprise malienne spécialisée dans l’électrification rurale par énergie solaire, l’apport des 14 mini-réseaux installés dans les régions de Sikasso, Ségou et Koulikoro à l’amélioration des conditions de vie des populations est considérable. On y découvre que, grâce au solaire, par exemple, “les CSCOM des villages disposent de leurs propres installations solaires […] pour faire fonctionner certains appareils électriques (poupinel et extracteur à vapeur) afin d’améliorer ses services”, “Les élèves consacrent plus de temps aux apprentissages : ils disposent de plus de possibilités pour apprendre la nuit chez eux, à partir de l’éclairage des voisins ou des lampadaires publics.” Ce rapport note surtout que, grâce au solaire, il a été constaté une augmentation du nombre de petites entreprises dans les villages. Selon les auteurs de l’étude, “quelques petits commerces se développent au sein des ménages autour de la vente de produits frais et il y a une diversification des activités des TPE déjà installées.” Les travaux consacrés au potentiel des mini-réseaux au Mali sont particulièrement révélateurs. Une étude soutenue par le PNUD, en mai 2023, estime que près de 3,9 millions de personnes, soit 21 % de la population sans accès à l’électricité, pourraient être desservies par ce type de solution. La solution va au-delà du social ou de l’humanitaire pour devenir économique. Les politiques nationales poussent ainsi au recours aux mini-réseaux pour faire de l’électricité un outil de production. Alimenter une pompe solaire, un atelier de soudure, une unité de transformation agricole, un centre de santé, une chambre froide ou encore un commerce, c’est soutenir les acteurs économiques locaux. À l’échelle nationale, ces productions combinées contribuent, malgré la crise, à soutenir le PIB du Mali.
Un consommateur producteur d’énergie.
Pendant longtemps, le consommateur malien d’électricité était situé au bout de la chaîne. Une centrale produisait, le réseau transportait, le distributeur vendait et le client consommait. Avec le solaire, cette frontière s’estompe progressivement, comme le rappelait Diadié Sankaré, PDG de SAER Group, dans le numéro 6 de POINT FOCUS. Le commerçant qui installe quelques panneaux sur son toit produit une partie de l’électricité qu’il consomme. Celui qui ajoute une batterie peut stocker l’énergie produite pendant la journée et l’utiliser le soir. Une entreprise peut réduire son recours au réseau ou au groupe électrogène. Une exploitation agricole peut produire l’électricité nécessaire au pompage de son eau. On a aujourd’hui l’exemple de bâtiments administratifs ou industriels qui fonctionnent en off-grid, c’est-à-dire hors du réseau EDM-SA, comme l’immeuble de l’entrepreneur malien Ibrahim Diawara ou encore l’hôtel Azalaï Salam de Bamako. Cette évolution pose désormais une question : comment organiser un marché dans lequel plusieurs milliers, voire demain plusieurs centaines de milliers d’acteurs, produisent une partie de leur propre électricité ? Face à la société nationale, détentrice du monopole de la distribution, cette question va au-delà de la seule considération technique. La demande d’électricité au Mali progresse fortement et les solutions décentralisées – comme les petites unités, les mini-réseaux, l’autoproduction et les services énergétiques – peuvent répondre à une partie de cette croissance. Mais à quel prix pour Énergie du Mali, la compagnie nationale ? Le rôle de l’État et du régulateur sera alors de trouver le juste équilibre entre la liberté d’investir, la protection du consommateur et la stabilité du réseau. Le solaire domestique et commercial ne doit pas créer un marché anarchique où la qualité des équipements, la sécurité des installations ou les conditions de vente de l’électricité seraient laissées au hasard.
Souveraineté et dépendance énergétique ?
Dans son discours d’introduction de la première rencontre des ministres chargés de l’Énergie, des Mines, des Carrières et du Pétrole de la Confédération des États du Sahel (AES), tenue à Ouagadougou le 13 août 2026, le Premier ministre du Burkina Faso, Rintalba Jean Emmanuel Ouédraogo, a soutenu que “dans le combat pour l’émancipation véritable des populations et la souveraineté pleine et entière de [la] Confédération de l’AES, l’énergie occupe une position hautement stratégique”. Appliqué à l’énergie solaire telle qu’elle est produite aujourd’hui, ce discours interroge. Nos pays sont-ils véritablement souverains ? La promesse de souveraineté énergétique doit être regardée avec prudence. En effet, le soleil est malien et l’énergie produite par le panneau installé à Yirimadio est produite au Mali. Mais le panneau, l’onduleur, la batterie et une grande partie des équipements qui permettent de transformer cette lumière en électricité arrivent encore de l’étranger. Il existe donc une crainte légitime que, malgré le discours politique, notre pays ne change que la nature de sa dépendance. Hier, le Mali dépendait fortement des hydrocarbures importés pour faire fonctionner une partie de ses centrales thermiques. Demain, il pourrait réduire cette dépendance au carburant tout en restant dépendant des équipements importés nécessaires à la production et au stockage de l’électricité. La Chine occupe une place centrale dans les chaînes mondiales de fabrication des équipements photovoltaïques et des batteries (NDLR : voir article page 12). Le défi malien n’est donc pas de fermer la porte aux importations, mais bien de transformer cette dépendance en opportunité industrielle. C’est à ce niveau que le Mali peut faire jouer la carte du lithium en sa qualité de pays producteur de spodumène. Les autorités maliennes, le ministre des Finances en premier, rappellent que l’objectif final est de réussir à transformer au Mali les matières premières comme le spodumène de lithium.
Une véritable politique de création de valeur.
Le ministre d’État, ministre de l’Économie et des Finances, Alousséni Sanou, a ainsi affiché l’ambition de voir le Mali disposer d’une unité de fabrication de batteries dans les trois prochaines années. Cette unité viendra en complément de l’usine de production de panneaux solaires de la société malienne Diapar Solar, installée à Kati, à 15 km de Bamako. Tout compte fait, l’État et les acteurs privés devront réfléchir à une véritable politique de création de valeur autour du potentiel solaire et des réserves de lithium. Le véritable enjeu des prochaines années est donc de maîtriser un marché en constante évolution, car le solaire est entré dans les habitudes, dans les investissements et dans les stratégies publiques. Cette politique pourrait, d’ores et déjà, commencer par des mécanismes de subvention facilitant l’accès aux équipements solaires.
Auteur : Baba Sakho



