
De Caracas à Ormuz : les vraies conditions de la souveraineté énergétique.
La séquence ouverte par les tensions autour du Venezuela, puis prolongée par la guerre qui embrase aujourd’hui une partie du Moyen-Orient, ses répercussions sur les États du Golfe et la question du détroit d’Ormuz, rappelle une réalité souvent invoquée mais moins souvent examinée de près : dans le domaine énergétique, la souveraineté ne découle jamais automatiquement de la seule possession de la ressource. Elle dépend d’un ensemble beaucoup plus vaste, fait d’infrastructures, de routes commerciales, de capacités industrielles, de financements, de rapports de force et de stabilité régionale.
Le fait, la question du détroit d’Ormuz fournit une illustration immédiate à ce préambule. Environ 20 millions de barils par jour y ont encore transité en 2025, soit près de 20 % de la consommation mondiale de liquides pétroliers et environ un quart du commerce maritime mondial de pétrole. Les voies de contournement existent, mais elles restent limitées. Les pipelines saoudiens et émiratis ne peuvent absorber qu’une partie des flux. Une telle concentration suffit à faire d’Ormuz un point névralgique durable du système énergétique mondial.
Dans un tel contexte, une crise militaire locale déborde très vite de son théâtre initial. Les marchés regardent bien sûr le risque d’interruption physique des flux, mais ils scrutent tout autant les perturbations graduelles : hausse des primes d’assurance, tension sur le fret, allongement des délais, vulnérabilité des terminaux, nervosité des armateurs, exposition des installations côtières. La fragilité n’apparaît pas seulement dans l’hypothèse extrême d’une fermeture complète prolongée. Elle se lit aussi dans l’accumulation de contraintes qui rendent l’ensemble plus coûteux, plus incertain et plus nerveux.
● Une souveraineté incomplète dans les faits.
Pour les pays africains, l’enseignement est double. D’une part, tout choc durable sur les flux ou sur les prix se répercute rapidement sur les économies dépendantes des carburants importés, sur les chaînes logistiques, sur les transports, sur l’industrie, sur l’agriculture et sur les secteurs extractifs eux-mêmes. Plusieurs responsables économiques africains alertaient déjà, en mars 2026, sur le risque de voir cette tension pétrolière enrayer la reprise et compliquer la gestion monétaire dans plusieurs pays. D’autre part, cette séquence remet en lumière une question de fond qui vaut bien au-delà du pétrole. Un État peut détenir d’importantes réserves et rester pourtant dépendant des infrastructures étrangères, des marchés extérieurs, des circuits d’assurance, de la technologie importée, des capacités de raffinage hors de ses frontières ou de routes maritimes qu’il ne contrôle pas. La souveraineté juridique existe alors, mais elle demeure incomplète dans les faits. Le pouvoir de décision ne couvre pas toute la chaîne qui transforme la ressource en richesse, puis en influence. Le parallèle entre le Venezuela et l’espace du Golfe mérite, sous cet angle, d’être observé avec sang-froid. Dans un cas comme dans l’autre, la question centrale n’est pas simplement celle du volume de la ressource disponible. Ce qui est en jeu, c’est la marge de manœuvre réelle qu’autorise cette ressource dans un environnement international contraint. Le contrôle politique du sous-sol n’efface ni les pressions extérieures, ni la dépendance à certaines routes, ni le poids des circuits financiers, ni l’exposition aux sanctions, ni les vulnérabilités logistiques.
● Une lecture africaine d’une situation internationale.
Pour l’Afrique, cette lecture vaut aussi pour les minerais. Le cuivre, le lithium, la bauxite, l’or, le cobalt ou le pétrole n’ouvrent pas à eux seuls une souveraineté économique robuste. Lorsque l’extraction se fait sur place mais que la transformation, le raffinage, la finance, l’assurance, les technologies et une partie décisive de la commercialisation restent concentrés ailleurs, la maîtrise demeure partielle. Beaucoup de débats actuels sur les codes miniers, sur le contenu local, sur la transformation sur place ou sur la montée en gamme industrielle tournent autour de cette difficulté très concrète.
Le Nigeria constitue, de ce point de vue, un cas d’école intéressant. Longtemps, le pays a cumulé deux statuts contradictoires : grand producteur de brut et importateur massif de carburants raffinés. La raffinerie Dangote a été conçue pour corriger ce déséquilibre. Avec une capacité annoncée de 650 000 barils par jour à plein régime, elle introduit une échelle nouvelle dans le raffinage africain et modifie la place du pays dans la chaîne pétrolière.
Les décisions prises début 2026 vont dans le même sens. Abuja a suspendu, pour le deuxième mois consécutif, les licences d’importation d’essence, au nom d’une priorité donnée à l’offre locale lorsque celle-ci est jugée suffisante. En parallèle, les autorités nigérianes ont cherché à présenter le pays comme un point d’appui possible pour diversifier l’offre énergétique mondiale dans une période de tension sur les routes du Golfe. Reuters notait alors que les capacités de raffinage développées autour de Dangote renforçaient la résilience du pays face à un choc sur les produits raffinés.
Il serait excessif d’y voir une souveraineté pleinement réalisée. Une grande raffinerie n’efface ni les besoins de financement, ni les dépendances technologiques, ni les contraintes de maintenance, ni les arbitrages monétaires, ni les sensibilités du commerce régional. En revanche, elle déplace le problème à un autre niveau. Le pays ne se contente plus d’exporter un brut qui reviendrait ensuite sous forme de produits raffinés. Il cherche à conserver sur son sol une part plus importante de la valeur, à servir son marché intérieur et à élargir, à terme, son influence vers les marchés voisins. La première exportation d’essence de Dangote vers le Cameroun, fin 2024, allait déjà dans cette direction.
● Densifier la souveraineté par des capacités tangibles.
Ce cas intéresse l’Afrique entière parce qu’il donne une forme concrète à des débats souvent traités de manière abstraite. Depuis des années, le continent parle de transformation locale, de valeur ajoutée, de souveraineté économique, de réduction des dépendances extérieures. Le raffinement de ces ambitions dépend pourtant d’objets très matériels : raffineries, corridors logistiques, réseaux électriques, ports, financement industriel, contrats d’approvisionnement, stabilité réglementaire, capacités d’entretien, débouchés régionaux. Les slogans peuvent annoncer une direction. Les infrastructures, elles, déterminent ce qui devient effectivement possible.
La crise actuelle autour d’Ormuz rappelle précisément cela. Dans l’énergie comme dans les mines, une ressource stratégique reste exposée tant que ses voies de circulation, ses outils de transformation et une partie de ses leviers de valorisation échappent encore à ceux qui l’extraient. La géographie continue d’imposer ses contraintes. Le commerce mondial aussi. Les États qui veulent tirer de leurs ressources davantage qu’une rente de départ se retrouvent donc devant la même exigence : densifier leur souveraineté par des capacités tangibles.
De Caracas à Ormuz, la leçon est la même. L’époque rappelle avec insistance que la richesse du sous-sol n’a jamais constitué à elle seule une garantie de puissance. Ce sont les moyens de transformation, les routes, les outils industriels, les circuits commerciaux et les marges de financement qui en dessinent la portée réelle. Pour l’Afrique, la question n’est donc pas seulement d’affirmer sa souveraineté sur ses ressources. Elle est de construire, pièce par pièce, les conditions matérielles qui permettent à cette souveraineté de peser.
Par Toumani Zerbo
ORMUZ : LES CHIFFRES-CLÉS
Couloir maritime étroit situé entre l’Iran et Oman, à l’entrée du Golfe, le détroit d’Ormuz joue un rôle central dans la circulation mondiale du pétrole et du gaz. POINT FOCUS vous livre ici quelques repères afin d’en mesurer l’importance.
– 20 millions de barils par jour ont transité par le détroit d’Ormuz en 2025.
– 20 % de la consommation mondiale de liquides pétroliers dépendent de ce passage.
– 25 % du commerce maritime mondial de pétrole correspondent au même volume.
– 3,5 à 5,5 millions de barils par jour constituent les capacités estimées de contournement par pipeline.
– 80 % des flux pétroliers transitant par Ormuz sont destinés à l’Asie.
– 19 à 20 % du commerce mondial de GNL (Gaz Naturel Liquéfié) passe également par cette zone stratégique.



